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Bessie Smith

Van Vechten Collection, Library of Congress, @ Domaine Public

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A la fin du XIXe siècle, à La Nouvelle Orléans, il était fréquent de voir des femmes chantant le blues sur leur pas de porte.

En 1898, une certaine Ophélia Simpson écrit et chante «Prison Blues».

Trois ans plus tard, un blues se fait particulièrement remarquer à la fois pour sa musique, son texte et la personnalité de l'artiste...

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Mamie Desdume

1879-1911

Une étonnante pianiste, libre et influente

Descendante de réfugiés haïtiens, Mary Desdume a joué un rôle clé dans l’échange musical des Caraïbes et de la Nouvelle-Orléans. «Une étonnante personne» selon Jelly Roll Morton* (1890-1950), célèbre jazzmen qui l’a bien connue puisqu’elle vivait dans la maison voisine de celle de sa grand mère dans le «Garden District» à La Nouvelle-Orléans. Fortement impressionné par la jeune femme, il rapporte que malgré deux doigts manquant à sa main droite, cette pianiste atypique jouait du piano avec entrain et ce, du matin au soir.

Elle a popularisé dans les bars et bordels de Storyville, notamment ceux de Perdido Street, son fameux «Mamie’s Blues» encore nommé «2:19 Blues» dont elle est l'auteure.

Cette chanson audacieuse construite sur le principe de phrases à double-sens  parle de pauvreté, mais aussi, de plaisirs sexuels et d'infidélité assumée.

Peut-être une chanson autobiographique puisque malgré sa courte vie, elle a été mariée en 1909 à George Degay. Trois ans plus tard, une tuberculose emportera la pittoresque artiste.

Convaincu qu’il s’agissait là d’un des plus beaux blues entendu, Jelly Roll Morton en  fera un enregistrement en 1939. A chaque interprétations, il rendra hommage à Mamie Desdume comme influence majeure de son approche du blues, puis du jazz. (On peut l'entendre évoquer son admiration pour son inspiratrice au début de cet enregistrement.)

Plus tard, de nombreux autres artistes de jazz graveront des versions plus orchestrées de Mamie’s Blues, telle celle de Louis Armstrong en 1952, ou de Sidney Bechett en 1960, toujours avec la mention "Desdume" en crédit.

Mamie’s Blues / Mamie Desdume
I stood on the corner, my feet was dripping wet
I stood on the corner, my feet was dripping wet
I asked every man I met
Can't give me a dollar, give me a lousy dime
Can't give me a dollar, give me a lousy dime
Just to feed that hungry man of mine
I got a husband and I got a kid man too
I got a husband and I got a kid man too
My husband can't do what my kid man can do
 
I like the way he cook my cabbage for me
I like the way he cook my cabbage for me
Look like he set my natural soul free

Les Blueswomen

ouvrent la voie

Au tournant du XXe siècle, le nouveau monde qui se construit sur le continent américain est loin d'être un modèle d’égalité entre couleurs de peau. ni entre les sexes. La condition des femmes noires est particulièrement difficile. Ce sont pourtant les femmes noires qui au début du XXe siècle, vont être les vraies pionnières de l’industrie musicale naissante. Chants d'esclaves, negro-spiruals, blues vont alimenter les «musiques mères» qui donneront naissance à la musique moderne populaire occidentale. En dominant véritablement la scène et l’industrie phonographique des années 1920, les femmes vont donner au blues son droit de cité. Les hommes ne s’imposeront qu’une décennie plus tard. C’est la chanteuse Mamie Smith qui inaugure le marché du disque en 1920 avec son Crazy blues, le premier blues vocal enregistré. Elles seront ensuite des centaines dans les années vingt à graver leur voix, mais aussi à écrire textes et musiques, s’accompagnant parfois d’un instrument.

Les caractéristiques musicales du blues permettent de libérer les tensions et de sublimer sa souffrance. Le détachement avec lequel il est chanté traduit une forme de résignation. Les femmes, plus encore que les hommes, n'hésitent pas à exprimer l’intimité de leurs relations affectives et physiques avec l’autre sexe. Elles exposent la misère de leur existence, célèbrent ou incriminent leurs compagnons,  dénoncent les violences dont elles font l’objet, les inégalités, leur désir de liberté et leur volonté de reprendre leurs droits sur leur corps et leur esprit. Pour mieux se faire respecter elles endossent souvent le nom de «Mère, Mamie, Reine». Ces noms font autorité chez tous les bluesmen ; des formules comme «Mama said, my mother told me», abondent. 

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minorités

inaudibles...

Frances Densmore

1867-1957

Une pionnière de l'ethnomusicologie à l'origine de l'enregistrement et la diffusion de 15000 chants indiens dont s'imprégnera le blues

Tout comme le rôle des femmes, l'influence des indiens (natives) dans le blues, issu d'un mélange des genres, a été sous-estimée, mais mieux établie  désormais. Un des premiers maillons de la création musicale moderne est l’œuvre d'une musicienne, compositrice et ethnographe : Frances Densmore. Cette pionnière de l’ethno-musicologie a consacré sa vie à collecter le patrimoine musical des différentes tribus amérindiennes qui relevait de la tradition orale et était menacé de disparition.

 

Née dans une famille progressiste du Minnesota, Frances Densmore est fascinée dès l’enfance par les chants des indiens Dakotas qu’elle peut entendre depuis la maison familiale. Après des études de musicologie à Harvard, elle se fait engager par le bureau d’ethnologie de la Smithsonian Institution. Dès 1907, équipée d’un phonographe et entourée d’une équipe, elle va sillonner le continent nord-américain, pour  enregistrer quelque 15 000 chants indiens. Les cylindres de cire seront remplacés en 1930 par un disque. Ces enregistrements sont conservés à la Bibliothèque du Congrès.  

Selon Gérard Herzhaft, spécialiste français des musiques populaires américaines, Frances Densmore va établir les règles techniques qui présideront aux enregistrements de terrain, tels qu’ils seront pratiqués par les chercheurs du XXe siècle et même jusque dans le domaine de la production artistique.

John Lomax (1867-1948), puis son fils Alan (1915-2002) lui emboîteront le pas quelques années plus tard, en collectant les chants d’esclaves et les musiques des paysans venus d’Europe.

La première éthnomusicologue a pu mettre en lumière les caractéristiques des chants indiens : mélodies pures, sans tonalité, ni harmonie, ni centre tonal, composition sur une gamme à cinq notes (pentatonique), chants à l’unisson (en solo ou en chœur) et selon un principe d’appels et de réponses, mais aussi d'onomatopées et syllabes, sans significations lexicales, sur fond de rythmes lancinants et répétitifs. Ces caractéristiques se retrouvent dans le blues et par ricochet dans les musiques ultérieures. Qu’elles soient issues des indiens, des noirs, des cajuns, les musiques populaires des minorités vont inspirer les musiciens au moment de l’essor de l’industrie du disque. Ces artistes façonneront à leur tour les générations suivantes.

 

Frances Densmore a joué un rôle fondamental dans cette transmission culturelle. Devenue une éminente spécialiste de la musique des indiens d’Amérique,  elle contribuera à une diffusion large de leurs musiques et une mise en valeur de leurs traditions grâce aux enregistrements, mais aussi à travers plusieurs livres et de nombreuses conférences. Ses connaissances en musique, ses qualités de compositrice en plus de son intelligence et de ses motivations, ont été des atouts pour la réussite de cette œuvre capitale.

  • Régis Meyran - Les grands dossiers des Sciences Humaines N°48 Sept-Oct-Nov 2017

  • Frances Densmore, Les indiens d’Amérique et leur musique 1926, traduction fr Alia 2017

  •  Rumble : The First audio reconrdings of Native music at LOC.

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Bessie Jones

1904-1984

Des champs de coton, aux chants d'église

La georgienne Bessie Jones a été la principale conservatrice du riche patrimoine musical des îles Georgia Sea, au large de la Georgie. Chanteuse et songwriter, Mary Elisabeth Sampson de son vrai nom, a développé et transmis un large répertoire de chansons d’esclaves qui a considérablement influencé les musiques populaires, à commencer par les prières rythmées que sont les negro-spirituals.

La jeune Mary Elisabeth grandit dans un milieu où la musique est la seule richesse. Tous les hommes de sa famille jouent de la guitare, fabriquent leur propres banjos et sa mère joue de l’autoharp. Son grand-père Jet Samson ancien esclave né en 1836 en Afrique et décédé à l’âge de 105 ans en 1941, lui enseigne les chants de travail que lui et ses compagnons de corvées entonnaient lorsqu’ils travaillaient dans les plantations de Virgine et Georgie.

 

Mariée et mère à l’âge de douze ans, Bessie travaille dur dans les champs de coton, mais elle ressent le besoin de préserver la culture africaine de ses aïeuls. Installée sur l’ïle St Simon, d’où son grand-père est originaire, elle participe activement à la fondation de l’église.

Au milieu des années 1950, elle y rencontre Alan Lomax. Grâce à lui, elle réalisera en 1961 à New-York, 50 heures d’enregistrements musicaux, d’éléments biographiques et de récits. Le groupe qu’elle forme The Georgia Sea Island Singers, immortalisera les traditions musicales des esclaves à travers l’ensemble des Etats-Unis et dans les festival, tels celui de Newport au fort retentissement dans les années 1960 et 1970.

Tout comme pour Vera Hall et son titre Trouble so Hard, sa chanson Sometimes se retrouve sur l'album Play de Moby en 1999. L'artiste newyorkais confie avoir écrit Honey en dix minutes...

Principales créations :

  • Sometimes

  • Go to Sleep until Baby

  • Johnny Cuckoo

  • - National Endowment for the Art, Washington Heritage Fellowships - Alan Bershaw, Paste Magazine, 28 avril 2008 - Cultural equity;  Eugène Chadbourne - AllMusic

Aucune mention de Bessie Jones sur la pochette du CD, Play de Moby qui reprend en 1999 Sometimes, sous le nom de Honey.

@ Lomax, Ruby T. Library of Congress

Vera Hall

1902-1964

Archétype de la musique traditionnelle américaine

Considérée comme la chanteuse la plus authentique du blues et des spirituals afro-américains, Véra Hall a influencé nombre d’artistes contemporains. Sa musicalité et sa voix délicatement éreintée confère à ses chants une intensité douloureuse. Le patrimoine musical dont elle est la gardienne traduit le métissage des musiques afro-américaines et amérindiennes.

 

Née en Alabama, dévouée toute sa vie à son travail de cuisinière et de blanchisseuse, c’est à travers la musique qu'Adèle Salle Halle transcende sa condition humaine. Elle s’approprie les chansons du Piedmont que ses parents lui ont enseigné, pour les restituer dans leur pureté originelle. Au début des années 1930, elle fréquente l’église baptiste Old Shiloh, où elle se fait remarquer de sa communauté par la qualité de ses chants. Son cousin avec lequel elle se produit (elle publiera plus tard un album avec lui), la limite au genre des spirituals, car il considère que toutes les autres chansons sont des péchés.

 

En 1937, elle croise la route de l’ethnomusicologue John Lomax, il enregistre son titre Trouble so Hard dans la nudité de sa simple voix, pour la Bibliothèque du Congrès. Son fils Alan Lomax, devenu un spécialiste des racines musicales américaines, va contribuer à mettre son talent en valeur. Il est fasciné par l'authenticité de la chanteuse qui associe douceur et profondeur, mais aussi par ses capacités à improviser et à se souvenir de chansons qu’elle n’avait entendu qu’une ou deux fois.

En 1999, le chanteur newyorkais Moby puise deux dans ce répertoire primitif pour publier l'album Play. Trouble so Hard, devient Natural Blues sous un habillage Downtempo. Cette chanson sera reconnue comme titre phare de cet album qui se vendra à plus de dix millions d'exemplaires.

Vera Hall quant à elle devra se contenter d'être admise en 2005, au Alabama Women's Hall of Fame.

Principales créations :

  • Black Woman

  • The Xild Ox Moan

  • Another Man Done Gone

Ce dernier titre représente pour la BBC l'exemple même des chansons traditionnelles américaines qui sont à la source des musiques modernes occidentales.

  •  Tina Naremore Jones, University of West Alabama Encyclopédie of Alabama, 2010

  • The Passing of a Great Singer - Vera Hall - Sing Out: The Folk Song Magazine, juillet 1964

En 1999 pour son album Play, Moby reprend dans sa totalité la chanson de Vera Hall Trouble so Hard, qu'il renomme Natural Blues. Aucune mention sur le CD de Véra Hall l'auteure du titre phare qui fera vendre l'album à plus de dix millions d'exemplaires.

à suivre...