Pêcheresses visionnaires

Dans l'ancien monde, transgressant les codes, poétesses-musiciennes innovent musicalement et affirment leurs idées progressistes. 
Au Moyen-âge, dix pour cent de la population féminine intègre les ordres. Les couvents y permettent une pratique musicale, mais dans un cadre très strict.
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Sapphô de Mytilène

612/630 - 557/570

Maestra passionnée et inventive

Effacée par la chrétienté qui voyaient en elle une érotomane aux mœurs dépravée, Sapphô de Mytilène, a été reconnue de son vivant et même au delà. Ses textes audacieux expriment une grande sensualité, il y est question de passion et d'attirance physique. Outre sa perfection littéraire, la poétesse serait à l'origine de plusieurs innovations :  la lyre à vingt cordes qui double les notes fondamentales à l'octave supérieur pour donner un son plus riche et sensuel,  le plectre avec lequel elle pinçait les cordes (ancêtre du médiator), une nouvelle structure rythmique qui alternait trois vers de onze syllabes avec un vers de cinq syllabes, (appelé strophe sapphique) mais aussi, d'après Aristoxène et Plutarque, Sapphô aurait popularisé l'utilisation du mode Mixolydien, altéré par une septième mineure, qui donne une couleur mystique et poignante. Ce mode sera plus tard très utilisé dans la musique modale médiévale, mais aussi dans le blues et le jazz.

Sappho embrassant sa lyre par Jules-Elie Delaunay, 1876

@ Musée des Beaux-Arts, Brest

Une vie, une œuvre, France Culture, mai 2008 - 59 mn

En 586,

par juste trois voix de

majorité,  l’autorité religieuse

chrétienne réunie au concile de Mâcon accorde une âme à la femme.

Cependant, pèse toujours sur elle 

les soupçons d’hérésie,

de lubricité et de 

malfaisance.

L'Armènie du huitième siècle : berceau des premières compositrices.
La musique d’Arménie, issue d'un mélange entre les cultures occidentales et orientales, constitue l’une des traditions musicales
les plus anciennes, les plus belles mais aussi, les plus négligées au monde.

Sahakdukht de Siounie

Très peu d’éléments biographiques existent sur cette créatrice arménienne. Comme son frère Stépanos, elle reçoit une éducation religieuse à la cathédrale de Dvin (ancienne capitale de l’Arménie). A l’âge adulte, Sahakdukht adopte une vie d’ascète dans la vallée de Garni. Elle compose des œuvres religieuses (antiennes, hymnes, mélodies) mais un seul de ses hymnes est conservé, celui dédié à la Vierge Marie (Srbuhi Mariam). Dans ce poème chanté, l’assemblage de chaque première lettre de chaque ligne forme le prénom de son auteur.

La création musicale et poétique n’est pas sa seule activité, elle enseigne la musique aux enfants, mais l'appartenance au sexe féminin lui impose de se tenir cachée, derrière un rideau.

Khosrovidoukht de Goghtn

Née dans la province historique du Vaspourakan, Khosrovidoukht  a vécu à une époque troublée : son père est tué en 706, son frère exécuté en Syrie pour être revenu au christianisme après sa conversion à l’Islam.

Redécouverte au XIXe siècle, cette artiste est l’auteure de plusieurs hymnes (charkakans) dont un seul a subsisté : Zarmanali e ints composé en 737 qui signifie «Cela est merveilleux pour moi» et qui est dédié à un certain Vahan.

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Dans l'empire byzantin, Martha, Théodosia, Thekla, Kassia...
Les seules compositrices identifiées sont toutes des abbesses qui écrivent des hymnes religieux pour leur communauté.

Cassienne de Constantinople

XIe siècle

Compositrice admirée, mais femme perdue

Pour avoir brisé la loi du silence en répondant à l'empereur Théophile qui cherchait épouse, l'impertinente dont la réputation est brisée, n'a d'autre choix que celui d'intégrer les ordres.

Elle y écrit des versets religieux, mais aussi profanes et compose une musique qui se distingue de celle de ses contemporains : spirituelle, gracieuse et inventive, centrée sur le chant monodique. Ses hymnes liturgiques sont si appréciés qu'ils sont chantés durant la semaine sainte.

Respectée comme abbesse, admirée comme compositrice de musique sacrée, son œuvre la plus célèbre trahit pourtant les tourments personnels qui la hantent : un amour impossible avec l'empereur qui a essayé de la revoir. Dans son texte  La Femme Perdue (ou déchue) elle s'identifie à Marie-Madeleine éprise du Christ. 

Al Ajfaee, Fadl, Kamar, Ghariba,  Kalam, Jijane, Hofna Al Amiriya, Sarah Al Halbiya, Tarab, Hind...

VIII-XVe siècles

Dans la péninsule arabo-andalouse médiévale, des musiciennes-esclaves
à la pointe de l'évolution musicale

@ Biblioteca Judeţeană „V.A. Urechia” Galaţi

"La question de la femme musulmane dans la musique demeure un sujet clivant entre puritains et tolérants", souligne le musicologue marocain de renom Abdelazis Benabdeljalil, conférencier, auteur de plusieurs publications. Déplorant l'absence presque totale des femmes dans les dictionnaires bibliographiques, il met en évidence dans son livre "Le rôle de la femme et son image dans la musique andalouse", le rôle important que les femmes ont joué dans l’évolution de la musique arabo-andalouse médiévale "al-Ala",  à la fois dans sa forme, dans sa structure, dans sa rénovation métrique, mais aussi dans sa propagation au-delà de la péninsule ibérique. Ces musiciennes ont contribué au métissage entre les cultures d'orient et d'occident depuis l’avènement des Omeyyades à Cordoue, au VIIIe siècle jusqu’à la Reconquista catholique de la fin du XVe siècle.

Les mauresques du Califat de Cordoue paraissent avoir été fort en avance musicalement sur leurs contemporaines de la chrétienté. Au Xe siècle sous Almanzor, on trouvait des femmes instruites dans le jeu des instruments notamment de l’orgue, du luth, du «rabel»*

A l’époque médiévale, les orchestres qui se produisaient dans les nombreux palais et demeures des Princes Oumeyyades, Almoravides et Almohades comptaient plusieurs instrumentistes féminines et des chanteuses renommées. Ces chanteuses et instrumentistes professionnelles remplissaient fréquemment des fonctions secondaires de servantes ou de courtisanes.

Selon Tifachi Sfaqsi, un savant du VIIIème siècle, Séville était la capitale de la musique et des femmes âgées y enseignaient la musique et le chant aux femmes esclaves pour qu'elles soient revendues aux rois du Maroc et de Tunisie.

Ghariba et sa sœur, deux esclaves de Al Houceine, auraient initié deux modes musicaux (tabaâ). Ghariba aurait gagné sa liberté grâce à ses créations musicales. (Ghariba L’Moharrara signifie : l’étrangère libérée).

 

Une autre voix s’est élevée pour faire reconnaitre les formidables contributions artistiques des femmes musulmanes : Rita El Kayat*, anthropologue, psychiatre et auteure de «La femme artiste dans le monde arabe» aux éditions De Bronca.  Dans ce livre paru en 2011, elle s'étonne que les femmes n’aient pas encore été saluées pour leur remarquables contributions à la musique arabe, seules les grandes interprètes féminines bénéficient d’une reconnaissance unanime.»

* (H. Anglès, El codex de Las Huelgas I, P. 42)

Beihdja RAHAL - Mseddar Mezmoum Ana 'ishqati fi sultan
Bahdja Rahal au Festival International de Musique andalouse
et des musiques anciennes
En France, dans une époque médiévale qui enferme corps et âmes féminins, plusieurs figures d'exception resplendissent...
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@ Biblioteca Judeţeană „V.A. Urechia” Galaţi

Héloïse de Garlande

1092-1164

Engagée en faveur de l'éducation et de
la liberté des femmes, notamment sexuelle

Au beau milieu de cette ère médiévale coercitive et peu propice à l'expression féminine, Héloïse de Garlande, dénote. Grande érudite, indépendante et créative, elle est la première femme à pouvoir accéder à la formation des sept arts libéraux.

Les chansons qu'elle écrit et compose connaissent un tel succès qu'elles sont reprises par les Goliards (chansonniers itinérants contestataires).

Elle devient la figure féminine d’une jeunesse étudiante qui s’émancipe. La gente dame fait fi des principes pour prôner avec huit siècles d'avance, l’idée révolutionnaire de l’amour libre tout en remettant en cause l'institution du mariage. Malgré les liens amoureux qui l’unissent à Abélard, elle préfère le statut de douce-amie ou de concubine, à celui d’épouse qu’elle considère comme un «intéressement matériel à une condition sociale toute masculine». Pour elle, «il n’y a pas de faute morale à tomber dans la luxure quand c’est par l’effet de l’amour et non par perversité».

Tout en soulevant le problème de la place des femmes dans l'église, elle fonde un ordre monastique féminin permettant un accès à l’éducation, mais cette conception avant-gardiste sera rejetée par la réforme grégorienne.

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Beatritz de Dia, A Cantar - XIIe siècle

Trobaïritz & Trouveresses

XIIe-XIVe siècles

Musiciennes-poétesses
novatrices et audacieuses,
mais exclues des corporations d'artistes

Dans la catégorie pêcheresses-visionnaires, les trobaïritz et les trouveresses (sud et nord de la France) occupent une place de choix. Ces érudites qui avaient pu, grâce à leur origine noble, accéder à une haute formation littéraire et musicale, exaspèrent les autorités religieuses par leurs audaces, leur moralité est remise en cause.

Rendues invisibles par l'histoire, ces artistes pourraient avoir été plus nombreuses que la vingtaine recensée, parmi lesquelles Beatritz de Die, Clara d'Anduze, Almuc de Castelnou, Marie de Ventadour... Un avis partagé par plusieurs spécialistes telles Catherine Deutsch, docteure en musicologie à la Sorbonne,  Angelica Rieger, professeure de littérature médiévale à l'université de Liège ou encore Pierre Bec spécialiste de littérature occitane.

L'église qui fait loi à cette époque, n'apprécie ni leur présence, ni leur cansos (chansons d'amour) plus directs et bien plus sensuels que celui des troubadours et des trouvères. Ces artistes féminines qui s'accompagnent de différents instruments, intensifient le principe du «fin’amore» qui consiste à repousser les avances de l’être aimé pour en augmenter le désir et ainsi connaitre la véritable nature de cet amour. Dans une société qui impose le silence aux femmes, elles rusent en renversant les rôles traditionnellement dévolus à l’homme et à la femme. Une inversion qui leur de prendre la parole et de s'affirmer en tant que femme.  

à suivre...