Arme mythologique de dissuasion massive

Les sirènes musiciennes... séductrices et démones !

(340-320 avant JC)

peinture sur vase.

Staatliche Museen

Berlin

Photo J. Tietz-Glagow.

Ulysses_And_The_Sirens_by_Léon_Belly.jp

Les sirènes (Ulysse), Léon Belly, France, 1867,

huile sur toile, Musée Sandelin, Saint-Omer

© 8K Stories

La représentation des sirènes a évolué selon l’époque : femmes oiseaux à tête humaine durant l’Antiquité, femmes-poissons au moyen-âge sous l’influence des légendes nordiques, parfois affublées d’attributs sataniques, femmes hyper-sensuelles et dangereusement séductrices au XIXème siècle.

Une sirène musicienne, chatelet d'entr

Femmes-oiseaux ou femmes-poisson, les sirènes sont pour la mythologie, des figures ambiguës qui inspirent aux hommes un mélange de crainte et de vénération. Charmeuses et remarquables musiciennes, elles seraient en fait, des démones qui retiendraient les âmes. Plusieurs légendes de l’Antiquité grecque décrivent les sirènes musiciennes comme des séductrices maléfiques qui éblouiraient et ensorcèleraient les hommes pour les conduire à la mort.

Dans l’Odyssée, Ulysse doit se faire attacher au mât de son navire et sceller les oreilles de ses compagnons avec de la cire pour se protéger de l'attirance incontrôlable produite par le chant et les instruments des sirènes telles la lyre, ou la flûte.

Ces créatures libres et indépendantes sont dépeintes couchées dans l'herbe au bord d'un rivage tout blanchi d’ossements et de chairs desséchées des hommes qu'elles ont fait périr. (Od XII, 45-46). 

Dans La Légende des Argonautiques, le chant mortel des sirènes est vaincu par le poète-musicien Orphée, grâce à la supériorité de son chant et de son habileté à pincer la lyre. Dépitées par leur échec, les enchanteresses se suicident.

Platon attribue aux sirènes le principe de l'harmonie suprême
et au passage, plaide en faveur de la place des femmes dans tous les domaines

Contrairement à Aristote qui considère que la nature de la femme est différente de celle des hommes, Platon réfute son infériorité et revendique une éducation mixte, ainsi qu'une gestion politique partagée.

Dans le domaine musical qui se fonde alors sur un principe cosmique d'intervalles entre les astres,  il attribue aux sirènes, le principe de l'harmonie même. Dans "La République", il explique allégoriquement la théorie pythagoricienne de l’harmonie des sphères dont la musique savante serait issue, par la conjugaison des voix de huit sirènes, placées chacune sur une sphère, dont elle accompagne la révolution circulaire.

«Sur le haut de chaque cercle se tenait une Sirène qui tournait avec lui et qui faisait entendre sa note à elle, son ton à elle, en sorte que ces voix réunies, au nombre de huit, composaient un accord unique".

 

Finalement, dans le discours de Platon, c’est la féminité qui précède l’ordre et l’harmonie dont est issue la musique, chacune de ces huit sirènes, réussissant à former avec les sept autres un ensemble accordé, au diapason.

Dans les instruments idéologiques de la mythologie grecque, les neufs muses tiennent une grande place. Ces figures féminines, jouent le rôle de simples intermédiaires entre les divinités et les hommes qu’elles sont censées inspirer. Elles sont à l’origine du mot «musique», mais évincent les femmes de toute création artistique. Telle Euterpe qui préside à la musique, érato en charge du chant nuptial, ou Calliope qui inspire l’éloquence, et la poésie épique, les muses sont jeunes et belles, mais n’ont pas de personnalité, de désir, ni d’existence propre. Proches par leur savoirs, mais opposées par leur intentions, les sirènes sont présentées comme des sujets libres, des créatures charnelles pensantes et désirantes, mais extrêmement dangereuses pour les hommes.

Les légendes prétendent que les sirènes auraient défié les muses, mais leur défaite les auraient réduites au silence, et précipitées dans la mer. Le triomphe des muses soumises contre les sirènes indépendantes, révèle la volonté d’exclure les femmes du champ créatif et de les limiter à des rôles d’auxillaires.

En donnant à la musique le nom de ces créatures passives, nos ancêtres ont symboliquement condamné toute possibilité d'expression et d'accomplissement des femmes particulièrement dans ce domaine artistique.

Muses bienfaisantes contre Sirènes maléfiques
La sirène dans la pensée et dans l'art de l'Antiquité et du Moyen-âge

Sirène à la cornemuse, l’une des quatre sirènes musiciennes

de Beauvais 1313 -  Peinture murale

@ Musée de l’Oise

Jacqueline Leclerq-Marx, 1997 - Edition Académie Royale de Belgique

PM Schuhl - Autour du fuseau d’Ananké - Etude sur la fabulation platonicienne,  PUP 1947 E. Moutsopoulos, la musique dans l’œuvre de Platon, Paris, PUF 1959 (Bibliothèque de Philosphie contemporaine) P 378

Le refus de la tradition misogyne grecque chez Platon, Dr Soro G. A. David Musa, Greenstone.Lecames

Geneviève Fraisse, Muse de la Raison, Démocratie et exclusion des femmes en France. - Folio Histoire, Gallimarrd - 1989